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Crise France-Algérie : Benjamin Stora décrypte l’impasse

Publié le 1er juin 2026 – Dans un contexte de tensions renouvelées entre Paris et Alger, l’historien Benjamin Stora, l’un des plus fins connaisseurs de l’histoire contemporaine de l’Algérie, livre une analyse sans concession. Dans un entretien accordé au Dauphiné Libéré, l’universitaire revient sur les racines profondes d’une crise qui semble s’enliser, près de soixante-quatre ans après l’indépendance.

Une relation cyclique entre réchauffement et refroidissement

Les relations franco-algériennes ont toujours été marquées par une alternance de phases d’apaisement et de crispations brutales. Benjamin Stora rappelle que les années 2022-2023 avaient laissé entrevoir une possible normalisation, notamment autour de la question mémorielle et de la visite avortée d’Emmanuel Macron à Alger. Pourtant, en ce début d’été 2026, le dialogue semble à nouveau rompu.

« Nous sommes revenus à une situation d’impasse presque structurelle », constate l’historien. Selon lui, plusieurs facteurs se sont cumulés : la persistance de contentieux mémoriels non soldés, les divergences géopolitiques en Afrique sahélienne, et une instrumentalisation politique du passé colonial des deux côtés de la Méditerranée.

Les principaux points de friction

La mémoire, éternelle pomme de discorde

Benjamin Stora, auteur du célèbre Rapport sur les questions mémorielles remis à Emmanuel Macron en 2021, estime que les avancées réalisées il y a cinq ans n’ont pas été suffisamment consolidées. « La reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 à Sétif et Guelma, l’ouverture partielle des archives et la restitution de quelques biens culturels n’ont pas suffi à créer une confiance durable », regrette-t-il.

L’historien pointe du doigt l’absence d’un véritable travail pédagogique commun. Des deux côtés, les discours officiels restent souvent prisonniers d’une rhétorique nationaliste qui empêche une lecture apaisée de l’histoire.

La question migratoire et les visas

Le rétablissement progressif des visas entre les deux pays avait été salué comme un signe de détente. Pourtant, les restrictions maintenues par Paris, conjuguées à la pression migratoire croissante via la Tunisie et la Libye, ont rapidement ranimé les tensions. Alger accuse régulièrement la France de pratiquer une politique « néo-coloniale » en matière de visas, tandis que Paris pointe du doigt le manque de coopération algérienne en matière de réadmission des ressortissants en situation irrégulière.

Les rivalités régionales en Afrique

Benjamin Stora insiste particulièrement sur le rôle des divergences stratégiques au Sahel. L’Algérie, qui considère cette zone comme son « arrière-cour », observe avec méfiance le retour progressif de la France dans le champ sécuritaire régional, notamment via des partenariats renouvelés avec le Niger et le Tchad. La présence russe et turque à Alger et dans la région complique davantage l’équation.

Le diagnostic de Benjamin Stora : une crise d’adolescence post-coloniale

L’historien utilise une métaphore puissante : « La France et l’Algérie sont comme deux frères siamois qui refusent encore de reconnaître qu’ils sont définitivement séparés mais irrémédiablement liés. » Selon lui, les deux pays souffrent d’un syndrome post-colonial réciproque : la France peine à accepter la perte de son empire, tandis que l’Algérie continue de construire son identité nationale en opposition à son ancienne puissance coloniale.

« Tant que les dirigeants des deux côtés utiliseront l’histoire comme une arme politique plutôt que comme un outil de compréhension mutuelle, nous resterons bloqués », prévient Benjamin Stora. Il déplore particulièrement l’absence de nouvelles générations de responsables politiques capables de dépasser ces schémas anciens.

Le rôle des sociétés civiles

L’universitaire reste cependant optimiste sur le potentiel des sociétés civiles. Les échanges universitaires, culturels et économiques entre les deux rives se sont considérablement développés ces dernières années, malgré les crises politiques. Près de 800 000 Algériens vivent en France, constituant un pont humain irremplaçable.

« La vraie réconciliation ne viendra pas des États, mais des peuples », affirme-t-il, citant les nombreuses initiatives associatives, artistiques et sportives qui continuent de tisser des liens malgré les tensions diplomatiques.

Vers une sortie de crise ?

Benjamin Stora ne se montre guère optimiste à court terme. Il estime que les échéances électorales des deux côtés – présidentielle française de 2027 et possibles recompositions du pouvoir algérien – risquent de figer encore davantage les positions. « Personne n’a intérêt à apparaître comme faible face à l’autre », analyse-t-il.

L’historien appelle néanmoins à une diplomatie de « petits pas » : multiplication des échanges culturels, création d’une commission mixte d’historiens permanente, facilitation des mobilités estudiantines et renforcement de la coopération économique dans le domaine des énergies renouvelables.

Conclusion : Sortir de l’impasse par l’intelligence historique

En refermant cet entretien, Benjamin Stora lance un appel solennel : il est urgent de « dénationaliser » la question mémorielle et de la confier davantage aux chercheurs et aux sociétés civiles. La France et l’Algérie, selon lui, n’ont pas d’autre choix que d’apprendre à vivre ensemble, non pas dans l’oubli du passé, mais dans sa connaissance lucide et partagée.

Pour les nouvelles générations qui n’ont pas connu la colonisation ni la guerre d’indépendance, l’enjeu est clair : construire une relation adulte, débarrassée des complexes post-coloniaux. Cela passe par l’éducation, la culture et une diplomatie apaisée qui privilégie l’intérêt mutuel plutôt que la posture.

À l’heure où les défis climatiques, énergétiques et migratoires exigent une coopération régionale renforcée en Méditerranée, la persistance de cette crise franco-algérienne apparaît plus que jamais comme un luxe que ni l’un ni l’autre des deux pays ne peut réellement se permettre.

Article rédigé à partir des déclarations de Benjamin Stora dans Le Dauphiné Libéré et des analyses géopolitiques récentes.

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