Crise France-Algérie : Benjamin Stora décrypte l’impasse
Publié le 3 juin 2026 – Catégorie : Politique
Les relations entre la France et l’Algérie traversent, depuis plusieurs mois, l’une des périodes les plus tendues de leur histoire postcoloniale. Entre contentieux mémoriel, contentieux migratoires et rivalités d’influence au Sahel, les deux rives de la Méditerranée semblent peiner à trouver un terrain d’entente durable. Dans un entretien accordé au Dauphiné Libéré, l’historien Benjamin Stora, grand spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Algérie, propose une lecture lucide de cette « impasse » apparente. Son analyse, à la fois historique et politique, éclaire les racines profondes d’une crise qui dépasse largement les personnalités en place.
Les racines historiques d’une relation complexe
Une mémoire toujours vivante
Pour Benjamin Stora, il est impossible de comprendre la crise actuelle sans revenir à la guerre d’Algérie et à ses séquelles mémorielles. Plus de soixante ans après les accords d’Évian, la question de la reconnaissance des crimes coloniaux reste un point de friction majeur. L’historien rappelle que les gestes symboliques entrepris sous la présidence Macron – notamment la reconnaissance du massacre du 17 octobre 1961 et celle des « disparus » algériens – ont été perçus à Alger comme insuffisants, voire tardifs.
« La mémoire n’est pas une affaire de dates anniversaires, elle structure encore aujourd’hui les imaginaires collectifs des deux sociétés », explique Stora. Cette mémoire clivée explique en grande partie la méfiance réciproque qui ressurgit à chaque crise diplomatique.
Le poids de la géopolitique sahélienne
L’historien met également en lumière le rôle déstabilisateur de la rivalité franco-algérienne au Sahel. La présence militaire française en repli, le rapprochement d’Alger avec Moscou et Ankara, ainsi que les récentes révélations sur l’utilisation présumée d’armes à sous-munitions russes au Mali, viennent compliquer davantage un jeu d’influence déjà très tendu.
Stora insiste sur le fait que l’Algérie perçoit la politique française dans la région comme une tentative de maintien d’une « zone d’influence » postcoloniale, tandis que Paris accuse Alger de jouer sur tous les tableaux, y compris avec des acteurs considérés comme déstabilisateurs.
Les facteurs immédiats de la crise actuelle
Questions migratoires et visas
La décision française, prise il y a dix-huit mois, de durcir drastiquement l’octroi de visas aux ressortissants algériens continue de peser lourdement sur les relations bilatérales. Alger y voit une mesure humiliante et discriminatoire. Benjamin Stora souligne que ce contentieux, en apparence technique, touche en réalité à l’un des nerfs les plus sensibles de la relation : la question de la dignité et du respect mutuel.
- Réduction de 50 % des visas accordés aux Algériens en 2024-2025
- Expulsions de ressortissants en situation irrégulière multipliées
- Suspension de la coopération consulaire par Alger en réponse
La bataille des narratifs médiatiques
L’historien s’attarde également sur le rôle des médias et des intellectuels dans l’aggravation des tensions. La récente sortie de Boualem Sansal avec son ouvrage La Légende, dans lequel il règle ses comptes avec son ancien éditeur Gallimard et plusieurs rédactions françaises dont Le Monde, illustre selon lui la fragmentation du champ intellectuel franco-algérien. Stora regrette une « polarisation excessive » qui empêche tout débat serein sur le passé commun.
Pourquoi l’impasse semble aujourd’hui insurmontable
Benjamin Stora identifie trois raisons principales à cette situation bloquée :
- Le nationalisme mémoriel des deux côtés de la Méditerranée : chaque gouvernement instrumentalise l’histoire à des fins de politique intérieure.
- L’absence de leadership partagé : ni Paris ni Alger ne semblent prêts à faire les concessions symboliques et politiques nécessaires pour sortir de la spirale.
- La transformation des équilibres régionaux : avec l’arrivée de nouvelles puissances (Russie, Turquie, Chine) dans le Maghreb et le Sahel, l’Algérie n’a plus besoin de la France comme partenaire privilégié, tandis que Paris redéfinit difficilement sa politique africaine.
« Nous sommes dans une phase où les deux pays parlent, mais ne s’écoutent plus vraiment », résume l’historien avec une pointe de pessimisme mesuré.
Peut-on encore sortir de la crise ?
Malgré ce constat sévère, Benjamin Stora refuse de céder au fatalisme. Il rappelle que les relations franco-algériennes ont connu par le passé des périodes tout aussi sombres avant de connaître des réchauffements inattendus. L’historien plaide pour une « diplomatie des petits pas » qui passerait par :
- La création d’une commission mixte d’historiens chargée de travailler sur les archives encore fermées
- Une relance de la coopération économique et universitaire, moins exposée aux soubresauts politiques
- Un dialogue direct et régulier entre les sociétés civiles, loin des projecteurs médiatiques
Stora insiste particulièrement sur la nécessité pour la France de sortir d’une posture « postcoloniale » et pour l’Algérie d’accepter que la mémoire, si elle doit être honorée, ne peut devenir un instrument de politique étrangère permanent.
Conclusion : Vers une nouvelle donne ou un divorce tranquille ?
La crise actuelle entre la France et l’Algérie n’est pas seulement diplomatique : elle est profondément identitaire. En décryptant avec rigueur les strates historiques, mémorielles et géopolitiques de cette relation, Benjamin Stora nous rappelle que les deux pays restent irrémédiablement liés par leur passé commun, même lorsqu’ils tentent de s’éloigner.
Les perspectives d’un véritable réchauffement restent fragiles à court terme. Pourtant, l’interdépendance économique, la présence d’une importante communauté algérienne en France et les défis communs (climat, sécurité énergétique, migration) imposent, tôt ou tard, un retour à la raison. Reste à savoir si les dirigeants des deux côtés de la Méditerranée sauront, cette fois, saisir l’occasion avant qu’une nouvelle génération ne hérite d’une rupture définitive.
Pour les observateurs, le message de Benjamin Stora est clair : l’impasse n’est pas une fatalité, mais elle exige de la part des deux capitales une lucidité et un courage politique qu’elles n’ont, pour l’heure, pas encore manifestés.
Article rédigé à partir des déclarations de Benjamin Stora dans Le Dauphiné Libéré et des analyses croisées des relations franco-algériennes au 3 juin 2026.
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