Crise France-Algérie : Benjamin Stora décrypte le réchauffement des relations
Une détente inattendue après des années de tensions
Publié le 2 juin 2026 — Après plus de trois années de crispations diplomatiques, économiques et mémorielles, la France et l’Algérie semblent amorcer un véritable réchauffement de leurs relations bilatérales. C’est du moins l’analyse que livre Benjamin Stora, l’historien français le plus écouté sur les questions algériennes, dans un long entretien accordé au Dauphiné Libéré.
Spécialiste incontesté de la guerre d’Algérie et de l’histoire contemporaine du Maghreb, Benjamin Stora revient sur les facteurs qui ont conduit à la crise puis à cette nouvelle phase de rapprochement. Selon lui, plusieurs signaux concrets attestent d’une volonté partagée de tourner la page : reprise des vols aériens réguliers, facilitation des visas pour certaines catégories, et surtout multiplication des visites de haut niveau ces six derniers mois.
Les racines d’une crise profonde (2022-2024)
Benjamin Stora ne minimise pas la gravité de la période écoulée. Entre 2022 et 2024, les relations franco-algériennes ont atteint leur point le plus bas depuis l’indépendance. Plusieurs dossiers ont empoisonné le dialogue :
- La loi française sur l’immigration et les restrictions drastiques de visas accordés aux Algériens
- Les déclarations controversées d’Emmanuel Macron sur la colonisation et la nation algérienne
- Le contentieux mémoriel autour de la guerre d’Algérie et des essais nucléaires français dans le Sahara
- La question du Sahara Occidental et les divergences de position sur le dossier libyen et malien
« Nous étions dans une spirale négative où chaque déclaration était interprétée comme une provocation », explique l’historien. Il souligne que cette période a été marquée par une instrumentalisation politique de l’histoire dans les deux pays, alimentée par des courants nationalistes radicaux de part et d’autre de la Méditerranée.
Les raisons du dégel selon Benjamin Stora
L’historien identifie trois facteurs principaux derrière le réchauffement actuel. D’abord, un changement de contexte géopolitique régional. Avec l’instabilité persistante au Sahel, notamment les révélations récentes sur l’utilisation présumée d’armes à sous-munitions russes au Mali, Paris et Alger ont pris conscience qu’elles avaient besoin l’une de l’autre pour stabiliser leur environnement immédiat.
Ensuite, des considérations économiques pressantes. La France cherche à diversifier ses approvisionnements énergétiques et à relancer ses exportations vers l’Algérie, tandis qu’Alger souhaite attirer davantage d’investissements européens dans le cadre de sa nouvelle loi sur les hydrocarbures et son plan de diversification économique.
Enfin, Benjamin Stora insiste sur une « maturation des élites » des deux côtés. « Les nouvelles générations de dirigeants, moins prisonnières des traumatismes du passé, semblent plus pragmatiques », note-t-il. Il cite notamment les efforts discrets mais constants des diplomates des deux capitales pour préparer le terrain d’une visite d’État qui pourrait intervenir avant la fin de l’année 2026.
La question mémorielle reste centrale
Interrogé sur le dossier le plus sensible, Benjamin Stora se montre à la fois lucide et optimiste. Selon lui, la commission mixte d’historiens mise en place en 2022, bien qu’elle ait connu des périodes de gel, a permis d’établir un diagnostic commun sur plusieurs points : les archives, les disparus de la guerre, et la question des harkis.
« Il ne s’agit pas d’écrire une histoire commune, ce qui serait illusoire, mais de parvenir à une histoire apaisée, où chaque pays assume sa part de responsabilité sans chercher à humilier l’autre », affirme l’historien. Il plaide pour la création d’un institut franco-algérien de l’histoire et de la mémoire, projet qui aurait reçu un accueil favorable lors des dernières discussions bilatérales.
Les défis qui persistent
Malgré ce réchauffement, Benjamin Stora met en garde contre tout excès d’optimisme. Plusieurs sujets restent épineux :
- La question des migrants et du contrôle des flux irréguliers
- Le statut des ressortissants algériens en France et la protection consulaire
- La concurrence économique avec d’autres puissances (Chine, Russie, Turquie) sur le marché algérien
- Les divergences persistantes sur les crises régionales, notamment en Libye et au Sahel
L’historien rappelle que les relations entre la France et l’Algérie ont toujours connu des cycles de crises et de réconciliations. « Ce qui change aujourd’hui, c’est que les deux pays semblent avoir intégré que leur destin est irrémédiablement lié, qu’ils le veuillent ou non. »
Conclusion : Vers une relation adulte et pragmatique ?
Benjamin Stora conclut son analyse en appelant à une « diplomatie de la maturité ». Selon lui, le temps des grandes déclarations symboliques et des ruptures théâtrales doit céder la place à un travail patient, discret et concret sur les dossiers communs : économie, énergie, jeunesse, culture et mémoire.
Pour les observateurs, ce réchauffement franco-algérien pourrait constituer l’une des rares bonnes nouvelles géopolitiques de l’année 2026 dans une région marquée par de nombreuses tensions. Reste à savoir si cette dynamique positive résistera aux inévitables soubresauts politiques des deux côtés de la Méditerranée.
Les prochains mois seront décisifs. Comme le souligne avec sagesse Benjamin Stora, « la réconciliation ne se décrète pas, elle se construit patiemment, pierre après pierre ». Un conseil pratique que les dirigeants des deux pays semblent, pour une fois, décidés à suivre.
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